dimanche 1 avril 2012

TEAM ONE - PAGE 3 - FG

[ci-dessous, l'assemblage des épisodes 17 à 21 écrits par FG forme la page 3 de son texte.]


Le taxi continue à avancer à une lenteur désespérante, ce qui me laisse tout mon temps pour observer les maisons qui s'alignent le long de l'autoroute. Elles sont petites, toutes identiques les unes aux autres, mais toutes peintes dans des tons de pastel légèrement différents. Je retourne à mes réflexions. La maison de Moussart se trouvait au sommet d'une colline ; à l'époque où nous y étions, les arbres étaient sans feuilles, et la vue portait très loin sur les coteaux couverts de vignes. Quatre garçons et une fille ensemble pendant presque une semaine, l'idée, a posteriori, paraît plutôt mauvaise. Nous tournions tous autour d'elle comme des abeilles autour d'une fleur. Moi, j'étais amoureux d'elle depuis bien longtemps déjà, mais je n'avais encore rien osé lui dire.
Je crois que Reinette, par contre, ne s'intéressait à aucun d'entre nous – ou plutôt son affection envers chacun oscillait, selon les jours : je l'aime un peu, beaucoup, etc. Parfois, je croyais surprendre un regard de connivence entre elle et l'un des autres garçons, et alors une douleur soudaine me faisait grimacer. Mais l'instant d'après, elle se tournait vers moi, me proposait d'aller faire une ballade, et tout allait mieux. J'ai su depuis qu'elle passait toutes ses nuits avec Boulier, mais jamais, jamais je n'aurais pu le deviner.
Soudain le taxi, comme pris de folie, accélère brutalement, traverse trois voies et se précipite vers une sortie. "Quelle mouche vous a piqué ?", je demande au chauffeur. "C'est trop lent, je connais un autre chemin, vous allez voir", me répond-il. Nous roulons bientôt le long de vastes boulevards presque déserts, dans ce no man's land infini qu'est Los Angeles. There is no there there, écrivait Gertrude Stein, à propos de tout à fait autre chose. Renonçant de comprendre où nous allons, et ayant décidé de faire confiance au chauffeur du taxi, je me replonge dans mes réflexions. Mais presque aussitôt, je m'interromps : quel intérêt y a-t-il à chercher l'identité du dernier garçon qui nous accompagnait lors de ce séjour en Bourgogne ? En réalité, je le sais parfaitement : bien que je n'aie rien sur quoi m'appuyer pour le croire, je suis sûr que trouver son nom me permettra de trouver le lien réel qui existe entre Reinette et Argus (car, même s'il s'agit sans doute d'une certitude délusoire, je ne peux penser, je ne peux envisager qu'elle puisse être amoureuse de lui).
Je n'ai pas de montre, aussi je sors mon téléphone pour regarder l'heure. Il me reste quatre heures avant que mon avion décolle. Tout va bien.
Nous arrivons enfin à l'aéroport. Je compte bien profiter de ces heures d'attente, mais à peine installé sur un siège près de ma porte, je m'endors.
Dans l'avion, les questions continuent à m'assaillir : devrais-je me rendre à Moussart ? Mais pourquoi ? Je n'ai rien à y faire, rien à y trouver, je n'y connais personne. Devrais-je peut-être me rendre à Cannes ? De nouveau, pourquoi ? J'y ai vu Argus une fois, mais il n'y habite pas, que je sache. Non, c'est à Paris, et à Paris seulement que j'obtiendrai des réponses. Je crois qu'il faut que je prenne Reinette en filature, mais avec la discrétion la plus complète, la plus absolue. C'est le seul moyen, je crois, que j'aie de faire la lumière sur toutes ces énigmes.
Satisfait d'être parvenu à cette résolution, je feuillette un magazine, quand tout à coup mon regard est attiré par un nom : Paul Locus.
Il s'agit d'un de ces articles que l'on parcourt distraitement, pour tromper l'attente de ces interminables vols, et dans lequel nous sont présentés, sur un ton insupportablement positif, un restaurant, une tradition locale, un artiste, dans le seul but de nous donner l'envie de nous rendre dans la ville où se trouve ce restaurant, cette tradition, etc., et donc de nous faire acheter des billets d'avion. Bref, l'article que j'étais en train de lire parlait d'une boîte de nuit célèbre, appelée Le Trou de la Serrure, et dont le propriétaire se nomme Paul Locus. Locus. Tout d'un coup, j'ai très chaud, je me sens rougir : j'ai retrouvé le nom du troisième garçon. C'était Jean Locus, l'ignoble, l'exécrable Jean Locus, ce fils d'un militaire suédois et d'une danseuse indienne. Comment ai-je pu l'oublier ?


(à suivre)

FG